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Biography

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Biographie




A apercevoir là, pour la première fois, cette voluptueuse et affable créature, qui irait deviner qu’en elle s’emprisonne un grand garçon blond aux gestes brusques, dont les mains habituellement sont celles qui renferment l’appareil photo, et qui bondit, s’active au lieu de poser, et règle la lumière plutôt que l’avoir dans les yeux ?

Portraiturons la portraitiste. Sonia Sieff est nantie de cette silhouette de motarde, intrépide et libre qui fut celle des femmes reporters dans les années 70, dont les corps volontaires et désentravés comme faits pour arpenter les champs de bataille, ressemblent à l’incarnation d’un rêve de Simone de Beauvoir. De ce fascinant type de femmes, les femmes à œilleton, à chambre noire, réalisatrices, photographes d’Art ou de terrain, Sonia possède au plus haut degré la dualité. Elle a la faculté de permuter spontanément virilité au travail et féminité de représentation. Lorsqu’on la regarde évoluer derrière son objectif, nous revient avec la force de l’évidence que la féminité n’est qu’une humeur, un mode rétractile comme les griffes du chat, et qui s’escamote naturellement dans l’ombre propice des hors-champs. Selon Sonia, les femmes photographes, se reconnaissent entre elles - comme les invertis dans la Recherche du Temps Perdu – ce qui ne signifie pas pour autant qu’elles vont coucher ensemble. Au travail, Sonia est frappante d’androgynie, pas qu’elle soit davantage, au fond, garçon que fille : alors elle est seulement photographe. Les sujets n’ont pas de genre.

D’ailleurs, elle voulait être écrivain. Si son père lui a transmis le goût d’un art, ce fut d’abord la littérature. Jeanloup Sieff lisait beaucoup, Proust, Cioran, Perec ou René Char…. Dans la bibliothèque familiale, romans et poésie occupaient toute la place, au détriment des livres d’images. Sonia dit de son père qu’il entretenait avec les choses un rapport littéraire ; que chez lui, le verbe primait l’image. Il parlait parfaitement, dit-elle, et je l’admirais pour ça. Jeanloup Sieff produisit en 1975, un portrait demeuré célèbre de Romain Gary. S’ensuivit une longue correspondance avec l’inoubliable écrivain. Le photographe noircissait d’innombrables carnets noirs. Sa fille en parle comme d’un littérateur dans le placard. Elle le voyait toujours lire et écrire. Puis son père lui offrit son premier Nikon. Direction la Vallée de la Mort, en famille - et en camping-car. Ils traversent des villes-fantômes, les déserts d’Epinal de la Californie….
En bonne artiste, Sonia inaugure l’exercice de son futur métier par une erreur technique. Elle surexpose sa première pellicule.
Lorsqu’elle décida de faire de la photographie son métier, elle devait avoir dix-sept ou dix-huit ans. Avec son amoureux du moment, elle courait les kiosques à journaux, cherchant les parutions les plus mineures où peut-être on voudrait d’elle. Elle fit bien, elle finit par être engagée au Journal du Polar ! Un mensuel bouclé pour soixante mille francs, qui, comme son nom l’indique, parlait polar. A l’époque, Sonia étudiait les lettres à Nanterre… Après ses classes, elle s’en allait photographier des gardiens de nuit, les agents de sécurité des nightclubs. Elle portraitura à peu près tous les auteurs en activité de la Série Noire. Des vieux loups, dit-elle. Mocky, aussi. La pellicule 3200 ASA habitait alors continuellement son appareil.
La sensibilité de la nuit noire. Et sans doute, les souvenirs que Sonia a conservés de cette période tournent-ils tous à 3200 ASA. Un grain énorme, des ombres inimaginées, une image salie où n’importe quel objet eût paru l’indice d’un crime. Deux ans passent. Lorsqu’elle a vingt ans, son père disparaît. La rédaction de Première la contacte ; ils ont lu un texte d’elle, ils veulent la faire écrire. Elle refuse, et du tac au tac, sollicite un reportage-photo. On la dépêche sur un tournage de Marion Vernoux. Pendant quatre ans, elle sera photographe de plateau. L’occasion d’observer les chefs-opérateurs. Elle y apprend la majeure partie de ce qu’elle sait de la lumière. Elle y apprend aussi à se faufiler, à se rendre invisible. Sur un plateau de cinéma, le photographe est le seul à produire autre chose que le film ; minuscule atome, et presque dissident, circulant autour du gigantesque atome d’une équipe technique. Son incessant déclic perturbe.
Omniprésente en off, elle démêle des relations complexes entre les parties ; talonne le metteur en scène, s’immisce parfois trop avant dans des secrets de tournage qui ne seront pas ceux des magazines. Il arrive qu’elle soit gentiment congédiée du plateau. A propos de cette expérience, une phrase de René Char lui revient : « La lucidité est la blessure la plus proche du soleil ». Mais elle ne balancera personne. Ensuite, ce sera la mode.

La mode ! La mode ! Six ans de cette mini-odyssée, des champs nocturnes du Paris-polar, aux petits hôtels en province où logent les techniciens, la voient donc revenir au sein de cette jungle étrange dont son père fut l’un des rois. La mode ! La mode ! Elle travaille pour le Elle. Kate Moss l’aime bien, jusqu’à l’avoir imposée plusieurs fois. Comme tout le monde dans ce métier, Sonia alterne grosses machines lucratives et projets plus personnels, tente de conserver sa liberté le plus loin possible du gouffre normatif de l’industrie. Gageons que les doléances qu’elle a, sont communes à la plupart des photographes sensés. Oui, la beauté a subi une uniformisation déplorable, non, les clients ne savent pas ce qu’ils veulent, oui, si certaines actrices le pouvaient, elles poseraient telles des Egyptiennes de fresque, leur bon profil invariablement tourné vers l’objectif.
« Et si dans un film, tu devais rentrer par une porte en montrant ton mauvais profil, tu jouerais la prise à reculons ou tu demanderais au metteur en scène de faire retourner le décor ? » s’est-elle déjà surprise à répondre, en pensée, à un monstre sacré…

Elle déplore l’embargo des vedettes sur leur image. Actuellement, une belle photo, c’est une photo sur laquelle le modèle se trouve beau. Mais être beau sur la photo, c’est le genre d’exigence qu’on présente à Instagram, pas à un photographe qui tente d’exercer un art. Sonia et ses modèles ne se sont pas toujours accordés sur la définition d’une belle photo. Mais comment pourrait-il en être autrement ? demande-t-on à celle qui affirme chercher à capturer dans les visages et les corps de ses modèles, des « portraits inacceptables ». Et d’ailleurs, qu’entend-elle par cela – « portraits inacceptables »? Formule d’écrivain.
Elle évoque la photo de Truman Capote par Irving Penn, celui sur lequel la face ridée, aux yeux fermés du génial et bouleversant auteur de « In cold blood », paraît celle, taillée dans la pierre, d’un dieu païen, gardien du secret amer de l’humaine souffrance, où sa main massive se crispe comme pour étrangler, où l’autre tient bizarrement contre sa tempe une paire de lunettes dont un doigt émerge, s’enfonce dans le front comme pour y loger une balle de pistolet. Elle évoque ensuite le portrait par Helmut Newton de Jean-Marie Le Pen enlaçant ses deux chiens, où le leader de l’extrême droite française finit par ressembler à l’unique tête humaine de Cerbère.
« Un portrait, disait Richard Avedon, n’est pas une amabilité : mais une opinion », rappelle-t-elle.

En 2004, elle fut envoyée par El Mundo en reportage auprès des descendants de Franco. Elle les trouva inconscients et ridicules. Alors elle les emmena au cimetière, leur distribua des éventails et des voilettes noires, et les fit poser devant un monument à la mémoire des morts du franquisme. Aujourd'hui, Sonia Sieff voudrait revenir au reportage. Elle a toujours photographié des humains, exclusivement. A présent, elle commence à arrêter son regard sur les choses. Elle affirme son style, cherche son alphabet, dit-elle. Pour l’heure, elle s’adonne à sa fascination pour le nu. Ce sont deux sixtyques en noir et blanc, les panneaux sont distants de quelques millimètres. S’y recomposent les six fragments d’une femme étendue, comme reflétée dans le miroir brisé...

Lolita Pille

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Exhibitions
2017: Les françaises
3 Juin : Exposition chez Jogging à Marseille
18 Mai - mi Juin : exposition Atelier Relief à Bruxelles
15 Avril : Exposition aux Andéols
1er Mars : Sortie Internationale du Livre Les Françaises aux éditions Rizzoli
1 Mars au 1 Mai : A Gallerie, 4 rue Léonce Reynaud,75116 Paris.
1er Mars au 1er Mai : exposition à la A Gallerie, 4 rue Léonce Reynaud, 75116 Paris

2014: UN NU, de Sonia, Barbara et Jeanloup Sieff, Hôtel de Sauroy, 4 to 21 december.
2013: Les Sieff, Young Gallery, Brussels, 21st of February to the 6th of April.
2012: Salon de la Photo de Paris, 8th to 12th november
2012: Les Sieff, Colette Store, Paris, 27th of September to end of November.
2011: Nudes, Contemporary Art Fair Krampf Gallery, Istanbul, 24-27th November.
2011: Exhibition of De l'Air Magazine, Gallerie Agnès B, Paris.
2008: Mikimoto's 150 anniversary Tokyo, Kyoto, Nagoya
2002: Une femme Nue exposition Tour Jean Sans Peur, Paris.
1997: L'Arum, une fleur des photographes, Chateau de Blérancourt, France.
Magazines
Vogue Japan, Brasil, China, Italia, Uomo Vogue
Telegraph Magazine
W Magazine
Officiel, Stiletto, Jalouse, Le Monde, Next Libération
Elle, Figaro Japan

Livres
LES FRANÇAISES
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